En avril 2023, nous jouons au Centre Culturel de Libramont lors du Printemps de l’éthique, un colloque destiné aux soignant·es organisé par la Haute École Robert Schuman. Il m’est proposé d’ajouter le texte d’une de mes chansons, précédé d’une introduction, au recueil1 qui paraît à cette occasion.

Urgence créative
Jean litt
Introduction au texte de la chanson « Les lendemains »
Cette nuit de l’été 2019, c’est la troisième fois que je me relève pour saisir mon carnet de notes sur l’étagère. Je ne prends même plus le temps d’allumer la lampe, les gribouillis inscrits dans le cahier suffiront à me rappeler ces rimes qui me tiennent éveillé. J’espère en être quitte. Mais tant que les idées et les ressentis n’auront pas trouvé un chemin d’expression suffisant, une sorte de tension persiste. C’est comme une pelote dont on a déniché le bout. L’impulsion est là, puis la satisfaction de la dérouler. La laine se laisse défiler quasiment toute seule, malgré quelques fausses pistes, mais le jeu est impérieux.
L’idée, elle, est là dès le départ. Non, pas vraiment une idée. Un nuage, une masse intérieure colorée, avec des sensations, un goût et même des humeurs. Ensuite, main dans la main de cet amas complexe, les formulations de la pensée surgissent en alliant sonorités et sens. Cette danse entre contenu et contenant semble infinie, tournant à travers et autour du thème initial sans jamais le mettre totalement à nu. Les mots, abreuvés à leur source originelle, apparaissent en mélodies, par petites touches impressionnistes. Je les vois et les entend. J’apprends mentalement à les scander, avant d’avoir peur de les oublier et de me précipiter pour les coucher sur le papier. Ou plus véritablement, les y jeter.
Sur ce je me relève une nouvelle fois, décidé enfin à rapatrier mon carnet de notes sur la table de nuit, ce sera plus simple. Il semble que le jeu de la pelote soit appelé à durer, le sommeil n’est pas pour tout de suite. Dans le mouvement, à travers la demi-pénombre, je perçois la couverture du livre que je viens de terminer. Imprégné de la chaleur torride et anormale de la saison, j’ai entamé ces jours-ci un dialogue serré avec ces pages, l’actualité et les discussions qui se bousculent autour de moi. Les entremêlements réflexifs qui en découlent sont à la source de mon insomnie créative.
Les secousses pressenties deviennent aujourd’hui palpable. J’ai de la crainte. Je suis parfois triste quand je pense à mes filles, au monde dans lequel elles vivront.
Tout peut s’effondrer. Bien sûr. Le titre du livre fait écho. Mais en même temps qui sait à quoi ressemblera l’avenir ? La panique est là et pourtant, vivre sans pouvoir s’attendre au meilleur n’est pas une option. C’est pour se rendre malade. Aucun intérêt. L’action dissipe l’angoisse alors au milieu de la nuit, dans la petite chambre de mon appartement, sous le vélux, je suis sur le qui-vive pour faire une chanson de toutes ces ébullitions. Ce sera impalpable, mais j’entends dire que les artistes ont leur rôle à jouer pour inventer de nouveaux récits, projeter des imaginaires autres, ouvrir l’inspiration.
Enfin, tout ce que je peux griffonner moi là maintenant, c’est le constat de nos échecs. Mais aussi l’aveu de notre recherche incertaine de conduites et d’actions vertueuses. Et je laisse le texte se construire petit à petit, découvrant les thèmes qu’il recèle. Je déroule la pelote, avançant dans la mine sombre mais pleine de promesses, éclairé d’une lampe frontale. Je tente de n’être ni trop lourd ni trop léger, de skier entre les écueils, éviter les automatismes, parfois se ruer dessus parce qu’ils font trop du bien ! Surtout demeurer disponible à la surprise de mots imprévus qui, mis côte à côte, produisent un sens multiple; et à pas de phrases, découvrir comment les sons du langage parlent de ce que je ressens. Les jours d’après, je retoucherai, un peu. Je condenserai, je trouverai là un mot plus juste, ici un autre qui sonne mieux. Et puis je ferai gaffe aux tournures qui peuvent prêter à de mauvaises confusions.
En fait, au final, bien souvent toutes ces heures de fièvre créatrice ne servent absolument à rien ! En termes productivistes, du moins. Si le flux de l’écriture s’impose dans l’instant, il peut tout aussi bien y rester. Il n’y a donc pas d’enjeu, à ce stade tout est permis. La chanson est encore susceptible de crever en plein vol, dénigrée et raillée après quelques strophes par son auteur bien-aimé. Il se peut aussi qu’elle éclose et papillonne durant plusieurs mois, pour finalement être jetée au rebut, sous la sentence impitoyable de juges internes traquant la moindre inconvenance. Le cimetière des morceaux et des bouts de morceaux est bien rempli.
Je me laisse à penser d’ailleurs que, avec les chansons délaissées, se perdent peut-être des carrières insoupçonnées. Certains refrains par exemple auraient pu être repris en choeur par des foules immenses. Ou bien un petit gimmick entêtant aurait parfaitement convenu à une publicité stupide, créant une manne un peu coupable d’argent facile. Je ne sais pas si nos critiques intérieurs tellement zélés sont les mieux placés pour juger nos créations. Ils nous font sans doute parfois rejeter des choses simples, des choses belles. À moins qu’ils ne nous évitent le pire.
Le lendemain, installé devant le piano, je fais un peu le vide et recontacte la pelote en question, m’imbibe de son univers. Lentement je laisse mes mains se promener sur le clavier. Assez vite la mélodie et l’harmonie viennent ensemble, presque toutes seules. Je les affine l’une et l’autre sur le rythme des phrases qui chantaient dans ma tête.
Je sens combien cette composition est différente de celles que j’ai écrites ces dernières années. J’ai l’impression de replonger en arrière, du temps où le rap et les improvisations verbales nourrissaient mes textes. Je me dis que c’est peut-être un peu trop facile, trop discursif, sûrement ennuyeux. La relation à l’ oeuvre est lunatique; un instant enivré par la passion de transmettre un thème qui me semble crucial, j’aimerais m’équiper d’un haut-parleur géant pour qu’un maximum de gens partagent la teneur palpitante des rimes toutes fraîches que je viens de découvrir; l’instant d’après, tout cela me paraît absolument insipide et dérisoire. Seul le temps sait quelles créations résisteront à son épreuve.
En voiture, quelques jours plus tard, je perçois le ton à donner au morceau. Et c’est une révélation. Un décor doit être planté afin de trouver l’interprétation juste; il faut définir le point de départ qui donnera l’énergie au souffle, l’intention avec laquelle articuler les mots.
Le contexte se dessine : c’est à ma plus jeune fille que je m’adresse. Ma voix est singulière lorsque, ayant son attention, je lui parle de sujets importants. L’histoire qui se met en scène dans mon théâtre intérieur est complexe : c’est ma fille d’aujourd’hui qui, depuis un temps futur, m’adresse un questionnement teinté de reproches – oui, je diffracte le temps et l’espace, cela n’a aucune importance quand on cherche simplement des impressions inspirantes.
Ma fille me demande ce que nous avons fait. Pourquoi avons-nous agit de cette façon en l’an 2019 ? Et avant ? Et après ? Qu’est-ce qu’il y avait dans nos têtes pour que nous laissions le monde aller de la sorte ? Je lui réponds en tentant de lui expliquer l’état d’esprit dans lequel je suis, dans lequel nous sommes. Je lui dis que ça foire, qu’on essaye de trouver des pistes mais que rien n’est clair. On cherche, on espère, parfois on perd espoir. Je lui parle aussi à elle, maintenant, racontant les questionnements, les craintes et les colères. Je parle à la fois au présent et au futur et m’adresse finalement à toutes et tous. Mais c’est surtout pour les générations suivantes qu’on flippe; et s’adressant à elles, à la lourdeur des thèmes se mêlent la douceur et la tendresse. Cela fait naître un meilleur timbre, celui d’un sourire bienveillant qui fait briller les paroles même les plus graves.
Les lendemains
Jean Litt
J’aimerais te dire
Regardant les années qu’on a à vivre
Loin d’être damnés, j’entrevois un bel avenir
Et tu sais, j’fais partie des optimistes
Pas toujours réaliste, j’crois aux pensées créatrices
Mais là parfois je broie du noir
Depuis quelques temps
Comme l’impression qu’nos illusions sont dérisoires
Qu’on pourrait toucher l’fond
Espérant des aubes claires coexistantes à la nuit noire
J’aimerais y croire
Que les grands boss de c’monde
Vont poser les armes, entendre les larmes, mais bon
Toujours aussi sourds
Augmentent les degrés du four
Ils n’aiment que les courbes qui s’envolent
La machine est devenue folle
Hé viens, on va pêcher
Et voir des bestioles tout autour
Avant d’plonger dans les sachets
L’air se fait déjà si lourd
Je cherche un chemin où être en accord
Un équilibre un peu moins précaire
J’espère enfin donner le meilleur
Pour des lendemains qui chantent
J’aimerais te dire qu’on s’y est mis
Qu’on a pris le temps quitte à s’débrancher
Pour trouver du sens à tous nos marchés
Changer d’cap laisser personne sur le carreau
Capables d’empathie au-delà d’notre égo
Enlever les billets de nos yeux, élever nos âmes, apaiser nos bleus
C’monde reflétait la noirceur de nos schémas vieux jeu
Alors on a changé les règles pour partager mais pas que les dégâts
Redonner de la place aux rêves, mis les priorités au bon endroit
Mais je te mentirais, ça n’est pas l’cas
On a juste continué comme avant et ouais à foirer comme des grands
Insistant de relancer l’excroissance
Achète des babioles cette année, il faut briller en société
Tant de succédanés de vie
Tous les succès qui donnent envie
On est des foules sentimentales qui se défoulent via PayPal
Mais ça n’est pas le pire
Il est grand temps de s’unir
Pour relever les défis
Et non voter pour des sbires
Qui désignent des ennemis
Nous disant de s’enfermer quand on devrait s’en sortir
Mon enfant viens te blottir
Contre ton coeur et ton sourire
On va créer des avenirs
Éclore des fleurs et les chérir
Et ouais, prends tes désirs
Avec colère et avec rire
On va colorer l’avenir
Éclore des fleurs et les chérir
Je cherche un chemin où être en accord
Un équilibre un peu moins précaire
J’espère enfin donner le meilleur
Pour des lendemains qui chantent

« Les lendemains »
Maintenant disponible :
- Patricia Paperman et coll., (2023) À quoi le soin tient-il ? Neufchâteau : Weyrich (printemps de l’éthique).
Salut Jean,
J’ai adoré lire et m’imprégner de l ‘« Urgence Créative « ; c’est très beau et très bien écrit , merci et bravo !
Hâte t’entendre « les lendemains « 🤗
Bonne route !
Caro
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Merci Caroline pour ton retour, ça me touche et c’est très encourageant !
Bien à toi
Jean
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